Espérée ou inattendue, l’invitation est là et vous avez répondu positivement(1). Bientôt vous apporterez votre premier message à une assemblée chrétienne. Comme auditeur l’exercice peut sembler assez simple, ne s’agit-il pas d’exposer à une assemblée attentive quelques réflexions stimulantes enracinées dans la Bible? Souvent pour vous la prédication a été encourageante et vivifiante. Vous en connaissez le potentiel de bénédictions. Toutefois, quelques expériences plus pénibles, des sermons trop longs, incompréhensibles, voire manipulateurs, vous ont déjà convaincu qu’il est aussi possible d’en faire, pour l’auditeur, un mauvais moment à passer! Vous savez donc déjà par expérience que la satisfaction du prédicateur n’est pas le garant de celle de l’auditeur et que la simplicité apparente de l’exercice cache de vraies difficultés.
Le projet de cet article est de vous accompagner dans vos premiers pas de prédicateur afin d’en faire une bénédiction pour vous et pour votre assemblée. Je me propose donc de vous présenter quelques principes de base, mais aussi une ouverture vers un horizon plus lointain en inscrivant ces principes élémentaires dans des exigences propices au développement d’un vrai ministère.
• L’exigence d’un service.
D’abord sois sûr que ce service de la Parole est capital. Si tu as quelques doutes, relis ce que Paul écrit aux Romains 10.14-17 «Comment croiraient-ils en lui sans l’avoir entendu? Et comment l’entendraient-ils, si personne ne le proclame? Et comment le proclamer sans être envoyé?… Ainsi la foi vient de la prédication et la prédication, c’est l’annonce de la Parole du Christ».
Les origines de la prédication chrétienne s’enracinent dans le commentaire qui, lors des rassemblements d’Israël, suivait la lecture de la Loi «en en donnant le sens et en faisant comprendre ce qui était lu» (Né 8.8). Comme le ministre éthiopien, (Ac 8), confiant à Philippe son besoin d’être guidé pour comprendre ce qu’il est en train de lire, les chrétiens reconnaissent que l’interprétation des Écritures a une dimension communautaire dont le prédicateur est une expression. C’est que la Bible n’est pas un livre facile à lire, ni aujourd’hui, ni hier: l’apôtre Pierre témoigne que «les écrits de Paul abordent des questions difficiles dont les gens ignares et sans formation tordent le sens» (2 Pi 3.15-16). La Bible demande à être interprétée. Le prédicateur est un interprète des Écritures dans son siècle. L’Église a besoin d’hommes et de femmes capables d’expliquer les Écritures pour que le peuple de Dieu croisse dans la foi et l’expérience chrétienne et que le non-croyant puisse entendre l’Évangile. C’est à ce ministère fondamental que tu es appelé. Il participe à l’essentiel de la nature de l’Église. Si dans la communauté chrétienne tous les services sont d’une égale dignité et n’induisent pas de hiérarchie, il n’en est pas moins vrai que le ministère de la Parole est dans l’Église un ministère permanent et indispensable. N’est-ce pas à propos de la prédication que Paul écrit: «Les anciens qui exercent bien la présidence méritent un double honneur(2) surtout ceux qui peinent au ministère de la parole et de l’enseignement» (1 Tm 5.17).
Ce service va marquer profondément ta vie. Tu vas lui consacrer du temps et être heureux de le faire. J’aimerais te dire qu’avec l’expérience l’exercice deviendra plus facile et plus simple. Je l’ai longtemps cru et je découvre que ce n’est pas le cas. Plus les années passent et plus la préparation de la prédication me demande du temps. Tu apprendras à devenir de plus en plus exigeant avec toi-même quant à ta connaissance des Écritures, toujours en chantier, tu y ajouteras une compréhension plus pastorale de l’humain et tu seras de plus en plus attentif à concilier la richesse et la simplicité de tes propos. Que dans ta préparation Dieu te donne d’être à la fois dans l’exigence et dans la tranquillité de sa grâce.
On ne peut pas prêcher en dilettante, ce n’est pas un hobby. Il n’y a «prédication» que si l’enjeu nous paraît fondamental parce que manifestant une dimension de Jésus Christ et de son œuvre.
Ainsi, par l’Église, le Seigneur t’appelle, toi, tel que tu es aujourd’hui. Son appel contient la promesse de son secours et réclame ton plein engagement. Bientôt tu comprendras ce témoignage de Paul: «Annoncer l’Évangile n’est pas pour moi un motif d’orgueil, c’est une nécessité qui s’impose à moi: malheur à moi si je n’annonce pas l’Évangile… c’est une charge qui m’est confiée» (1 Co 9.16-18).
• La parole et le langage.
Prêcher est un acte de parole. Un prédicateur s’intéresse donc toujours un peu au langage. Une lecture erronée du début de 1Corinthiens pourrait sembler en justifier, à tort, le dédain: «Christ ne m’a pas envoyé baptiser, mais annoncer l’Évangile, et sans recourir à la sagesse du discours» (1.17) et «Ce n’est pas avec le prestige de la parole ou de la sagesse que je suis venu annoncer le mystère de Dieu…». Ce que Paul s’interdit, ce sont les techniques manipulatrices de la rhétorique dont le principe majeur était celui de la séduction tant par la raison que par l’émotion. La lecture de ses lettres manifeste à l’évidence chez lui une riche maîtrise du langage et de ses subtilités. Il ne s’agit pas de séduire, mais de convaincre «Nous cherchons à convaincre les hommes» (2 Co 5.11). Les Écritures témoignent en elles-mêmes que la révélation utilise toutes les formes de la parole et certaines d’une manière très sophistiquée, cf. le psaume 119! Il y a de la beauté, il y a de la poésie, il y a de la sagesse, il y a de l’élaboration qui se manifestent dans les écrits bibliques. Réfléchis à ton rapport au langage comme un ouvrier apprend à utiliser toutes les potentialités d’un outil. Ton langage est transmission. Tout ce que tu vas désirer partager avec tes auditeurs passera par tes mots, par leur précision, par leur simplicité par leur capacité d’évocation. Pour t’aider à réfléchir, voici trois pensées. Médite-les le jour où tu auras un peu de temps.
«Parler, c’est toujours s’exposer à autrui: on prête le flanc à la critique et les paroles peuvent faire l’objet de critique ou de moquerie. Nos paroles peuvent nous couvrir de ridicule. Bon nombre de personnes se taisent par orgueil, par peur de s’exposer. On ne peut pas renoncer à soi et à l’image que l’on a de sa perfection. Le silence devient, dans ce cas, un attachement obstiné à soi.», Axel Grün, Apprendre à faire silence.
«La parole est une notion complexe, qui met en rapport la vie intérieure et la mémoire avec la vie sociale, qui relie l’affirmation de soi et la confirmation des autres, qui suppose un axe de symétrie entre les êtres, celui-là même qui était au cœur de la révolution démocratique grecque et qui confère à la personne son autonomie et sa responsabilité en tant que sujet. La parole se déploie aussi sur une multitude de registres qui dépassent et englobent le langage et la langue et qui combinent, suivant les situations, les capacités expressives, argumentatives, informatives qui sont à notre disposition depuis toujours.», Ph. Breton, Internet: la communication contre la parole, Études juin 2001, p.778.
«L’homme ne peut jamais se saisir de Dieu autrement que dans sa Parole. La seule voie de la révélation est la Parole. S’il s’agit d’une Parole, elle est intelligible, elle est adressée à l’homme, elle porte un sens en même temps qu’une puissance. Elle est décision de Dieu.», Jacques Ellul, La Parole humiliée.
Le philosophe Ludwig Wittgenstein, qui s’est particulièrement intéressé au langage, disait: «Les frontières de ton langage sont les frontières de ton monde». Tout langage pose des frontières. Ce que tu n’es pas à même d’exprimer reste d’abord confus pour toi. Ces frontières sont les limites de ton vocabulaire, mais aussi celles de ton expérience et celles propres à chaque personnalité. Comme prédicateur j’accepte que mon langage ait des limites et en aura toujours, mais je ne renonce pas à repousser ces frontières. Repousser ces frontières c’est me rendre mieux capable de comprendre les autres et de leur transmettre ce que j’ai reçu. Ces frontières sont aussi celles de mes compétences. Continuer à étudier et à découvrir; continuer à s’intéresser aux autres et à leurs expériences; continuer à travailler à la connaissance de soi même, c’est repousser à chaque fois un peu plus loin ces frontières, c’est donc élargir un peu son «monde» et devenir ainsi mieux capable de vraies rencontres des autres et de la transmission de ce que nous avons reçu.
Parce que la parole est l’homme et fait l’homme, parce que la parole est l’une des manifestations fondamentales de l’image de Dieu en laquelle l’humain est créé, elle est donc à la fois le lieu et le moyen où se nouent de violentes tentations, celles de l’orgueil et de la vanité, mais aussi celles du renoncement.
Oblige-toi dès le commencement de ton service à être demandeur de retours… autres que laudateurs. Souhaite que ta prédication, et toi comme prédicateur, soient discutés… avec sagesse et douceur. Entoure-toi de quelques personnes en qui tu as confiance, qui oseront avoir vis-à-vis de toi une liberté de parole et apprenez à discuter tranquillement de la manière dont tu vis ce ministère et dont les autres le ressentent. Que ce service ne t’isole pas; sa solitude pourrait t’écraser. Enfin, sache que tous les prédicateurs, même les plus expérimentés, ont de bonnes et de «moins» bonnes prédications. Nous sommes tous, toujours en apprentissage, jusqu’à la fin… ou nous radotons et régressons. Nous apprenons au fil des années combien notre parole demeure maladroite et combien cependant l’Esprit l’utilise. Cette maladresse «congénitale» de la parole humaine pour dire le Dieu vrai n’est jamais une excuse pour un service bâclé.
N’hésite pas à demander à ton pasteur ou à des prédicateurs expérimentés que tu apprécies, comment ils font naître et préparent leur prédication. Tu apprendras beaucoup de leur expérience… et tu les aideras à réfléchir à leur méthode. Sache-le, un bon nombre de prédicateurs prêchent «d’instinct», par habitude. Cela est confortable pour eux, mais certainement appauvrissant pour l’assemblée. Ta demande peut les aider à se remettre au travail et à se renouveler!
• Courage!
Une prédication ne se prépare pas à la dernière seconde. Peut être diras-tu avec sincérité que toi tu donnes le meilleur de toi dans le stress, mais tu te trompes. Ce que tu auras porté, mûri, construit sera toujours roboratif quand ce que tu improviseras au mieux sera «bourratif». Ce service de la Parole t’engage dans un double processus. Celui du travail immédiat, lié à la nécessité de préparer la prédication de ce dimanche, et celui de ta formation permanente. Ton appel est un encouragement à des lectures sérieuses, structurantes. Tu vas découvrir le besoin de mieux comprendre la Bible, ses contenus, son univers, son histoire, c’est à dire à mieux inscrire tes propos particuliers dans une connaissance plus globale. Tu vas aussi éprouver le besoin de Dieu lui même, plus que tu ne l’avais éprouvé jusqu’alors. Plongé dans ce qu’Ambroise de Milan nommait «l’océan de la Parole», heureux es-tu quand tu éprouves le besoin du secours de l’Esprit du Seigneur de la Parole. Toute vocation, et à plus forte raison celle-ci, conduit vers le dépassement de ce que l’on est au moment où l’on est appelé. Ceci est certain: «l’inspiration» et la «transpiration», l’Esprit et ton travail, vont de pair.
Préparer la prédication te demandera donc du temps, beaucoup de temps. Il faut donc un peu le gérer. Souvent tu devras apprendre à libérer du temps. En acceptant ce service tu découvriras peut être que tu vas devoir renoncer à d’autres engagements. Sois sensible au fait que toutes les heures n’ont pas la même qualité. Cela est très personnel, mais ton sermon demande tes meilleures heures. D.Bonhoeffer donnait un conseil pratique qui au premier abord prête à sourire. Il recommande «d’écrire sa prédication à la lumière du jour. Ce qui est écrit au crépuscule ne supporte souvent pas la lumière du jour»(3). Quand on pense à la quantité de prédications écrites la nuit! Mais je peux témoigner qu’il est vrai que rédiger sa prédication de jour ou de nuit induit des différences. La nuit porte aux grandes envolées lyriques, le jour impose la réalité. Il m’est arrivé de relire certaines de mes interventions dans un Café pour essayer de «humer» ce que les consommateurs comprendraient de mes propos!(4).
• Adresse-toi à tes frères comme un frère.
Tu es un témoin. Ne pense pas ta prédication comme un rapport de force avec ceux qui te font la grâce de t’écouter. C’est toi qui parles, ce n’est pas Dieu. Même si ton intention est de faire entendre sa Parole, pour le moment ces mots sont les tiens. N’aie pas l’outrecuidance de croire que Dieu dirait ce que tu dis ou que lorsque tu parles c’est Dieu qui parle! Parle-leur en frère. Ta parole d’intelligence et de foi suffira pour être reçue avec attention. L’Église aura confiance en toi à mesure qu’elle te sentira dans l’esprit du serviteur. Tu seras probablement surpris mais des frères et des sœurs vont dans tes mots humains entendre la voix de Dieu. C’est le mystère toujours renouvelé de la prédication quand il plaît à l’Esprit d’utiliser nos mots pour faire entendre sa Parole sainte au cœur du peuple qu’il aime. Réjouis-toi; reste humble; que tes chevilles n’enflent pas! Si la vanité t’assiège, alors écoute bien ce que l’on te dit, tu te rendras compte que souvent l’Esprit a parlé dans la marge de ton sermon. Accueilles toujours son action comme une grâce qui t’étonne.
Tu ne vas pas parler dans le vide. La prédication est une intention. Elle cherche à:
– faire entendre l’appel que Dieu adresse aux hommes
– rendre témoignage de la manière dont Dieu se manifeste à nous
– appeler à la foi
– rendre intelligible la foi pour mieux la vivre et la transmettre.
La prédication n’est pas le témoignage que tu rends de tes expériences spirituelles personnelles. Apprends à regarder au delà de toi, à l’œuvre de Dieu en Christ, à sa promesse, à sa bénédiction et à son jugement. L’Apôtre Paul a vécu des expériences spirituelles d’une exceptionnelle intensité. Ici où là dans ses épîtres nous en recevons de brèves indications très sobres. Mais Paul ne fait jamais de ses expériences, aussi intenses soient-elles, la voie à suivre. Paul n‘a jamais prêché ses expériences. Il prêche Jésus Christ.
Au fil des années, tu vas développer deux compétences très liées, l’une dans l’interprétation du texte biblique et l’autre dans l’interprétation de l’humain. Comprendre la Bible et comprendre l’homme, aimer l’Évangile, et aimer l’homme, ce sont les deux conditions de la prédication. Ne crois pas que la prédication ne te met que dans «l’exigence d’aimer Dieu». Elle te conduit aussi vers celle de l’amour des hommes et en particulier cette Église que tu sers. C’est la règle de l’Évangile, l’amour pour Dieu ne se sépare jamais de l’amour pour le prochain. Toute prédication s’inscrit donc dans le souci d’une double fidélité: fidélité à l’Évangile de Jésus Christ (par la fidélité aux Écritures) et fidélité à l’humain. Trop de prédications s’adressent à un humain inexistant, caricaturé, grossier. Que dans ta prédication l’homme soit toujours aimé, pas seulement de Dieu, mais de toi! Ne méprise jamais tes semblables. Parle de Dieu en vérité, mais, autant que possible, parle aussi de l’humain en vérité. Ne sois pas caricatural. Que nous soyons tous radicalement pécheurs, ne signifie pas que nous soyons tous radicalement dépravés! Si dans ce monde des choses te choquent, pleure sur les hommes mais ne les méprise pas. Garde en tête la logique du sermon sur la montagne: tout ce qu’ils sont, tu l’es aussi. Ne sois donc pas moqueur. Ne fais jamais rire au dépens de quelques-uns. C’est pour cette autre fidélité que F.Craddock dit qu’il prépare toujours sa prédication, en pensant, avec tendresse, à tel ou tel de ses auditeurs. Suis son conseil, pose donc sur ton bureau une photo de ton assemblée et, en travaillant, regarde-la de temps en temps. C’est à eux que tu t’adresses. Sois fidèle à qui ils sont comme tu veux être fidèle à l’Évangile!
Et maintenant au travail!
• Première étape: choisir
Pour ta première prédication il y aura probablement un texte de la Bible qui t’a beaucoup apporté et que tu voudras méditer. Ne t’en prive pas. Mais ce ne sera pas toujours le cas, surtout si tu es appelé à prêcher régulièrement. Alors, comment choisir? Plusieurs possibilités s’offrent à toi. Heureux le prédicateur qui apprend à utiliser toute cette palette. Tu peux:
– partir d’un texte de la Bible que tu auras librement choisi. Peut être au cours d’une de tes lectures régulières, tu auras «reçu une parole» que tu dois maintenant travailler mais dont tu sens qu’elle peut être encourageante pour la communauté;
– tu peux t’insérer dans le programme des prédications décidé dans ton assemblée. Sage est l’Église qui a un projet de prédications, qui est attentive à ce que tout le conseil de Dieu soit régulièrement annoncé. Veille toutefois à ce que ce projet ne devienne pas une instrumentalisation du sermon au profit des idées de quelques-uns!
– tu peux être attentif au temps liturgique. Ce n’est ni par paresse, ni par conformisme que nos pères ont construit une année liturgique où les grands temps du salut: la promesse, l’incarnation, l’expérience de la foi, Pâques, la Pentecôte, la trinité ramènent les croyants aux notions fondamentales de leur espérance. Il reste encore beaucoup de temps pour tout le reste!(5) Les textes proposés chaque jour par divers organismes convergent le dimanche vers les textes communs de l’année liturgique. «La Bible en 6 ans», proposé par la Fédération Protestante de France et, entre autres, la Ligue pour la Lecture de la Bible, est une de ces listes. Je rends grâces à Dieu pour l’existence de ces listes. Je n’en suis pas prisonnier, mais souvent elles m’ont conduit à me mettre au service de textes bibliques que naturellement je n’aurais pas choisis. Elles m’arrachent fréquemment à mes ornières confortables.
– tu peux enfin partir de situations humaines, des interrogations que pose la vie, des difficultés auxquelles les croyants sont confrontés et travailler à les éclairer par la Bible. Il te faut alors chercher à comprendre comment l’Évangile vient rencontrer ces situations; en quoi et comment il est libération et espérance; quel horizon nouveau ouvre la foi dans une situation donnée. Attention, là encore à un moment tu devras choisir un texte biblique.
Petite mise en garde! Garde-toi de la tentation de te fixer sur une insatisfaction que tu éprouves vis-à-vis de ton Église. Méfie-toi de ce que tu as envie de «leur» dire. N’utilise pas la prédication pour faire valoir tes opinions personnelles ou pour mener «ton» combat. Le «bon» combat n’est pas toujours celui que j’ai envie de mener! Puisque tu commences, sois simple. Ne te lance pas dans des chemins trop compliqués. Ce n’est pas tout de suite que tu trouveras la clef recherchée depuis deux mille ans pour interpréter tel texte difficile. Oui, la prédication doit aussi faire entendre les avertissements prophétiques de l’Écriture, mais il n’est certainement pas sage de commencer ton ministère par cette partie délicate de l’exercice. Commence par désirer redire les choses simples et essentielles de l’espérance, de l’amour et de la foi. Il y a déjà là des prédications pour le reste de tes jours!
Concentre-toi sur un texte. Si tu as choisi un thème, ramène-le à un texte. Évite le piège de la dispersion en de multiples citations bibliques. D’une part c’est difficile à suivre pour l’auditeur, surtout le néophyte, et, d’autre part, plus tu cites de textes et plus tu es au risque d’interprétations discutables, d’anachronismes et de contresens. Quand tu rapproches plusieurs textes fais-le au regard de leur sens et de leur intention, davantage que par leur vocabulaire. Les auteurs bibliques n’utilisent pas les mots avec un unique sens. Par exemple: l’évangile selon Jean affirme que Dieu a tant aimé le monde (3.16) et la première épître exhorte: «N’aimez pas le monde» (1 Jn 2.15). Un même mot, ici «monde» et «aimer» n’ont pas le même sens d’un texte à l’autre et dans le cas présent, chez un même auteur! La concordance(6) est un outil précieux dont, comme pour tout outil, l’usage suppose un apprentissage.
• Deuxième étape: comprendre
Ton texte, étudie-le.
Lis-le à haute voix; fais le résonner.
Considère-le dans son contexte. Quelle situation, quel raisonnement, quelle problématique ont donné naissance à ce texte? Quelles circonstances? Quelle intention? En quoi le contexte a-t-il une incidence sur ce que nous comprenons de ce texte?
Considère de quel type littéraire il relève. Selon qu’il s’agit du récit d’un événement, d’une parabole, d’un commandement, d’une prière, d’un dialogue, d’une vision, etc. Cela influe sur son interprétation et donc sur la manière dont tu en rendras compte.
Paul Ricœur écrit que «Comprendre, c’est traduire»(7). Dans cette étape tu t’attaches à bien comprendre le texte pour le traduire à des auditeurs du XXIème siècle… sans le trahir!
Compare au moins deux traductions d’un type différent, par exemple une traduction classique [Segond (Colombe ou la NBS), Tob] avec une traduction dynamique [Parole de Vie ou Français Courant]. Cette simple comparaison suffit souvent à éviter de grossiers contresens ou à trop s’attacher à un mot…qui aura disparu dans une autre traduction!
Interroge-toi devant le texte:
– quel est le thème de ce texte? de quoi parle-t-il?
– quelle est l’intention de l’auteur?
– qui sont les premiers lecteurs ou auditeurs?
– l’auteur cherche-t-il à produire un effet particulier chez son lecteur?
– quel impact, quelle réflexion, quelle information apporte-t-il au lecteur de son temps?
– qu’y a-t-il de surprenant, d’insolite, de provoquant dans ce texte?
– quelle est «la pointe», le «centre» du texte et quels sont les arguments ou le raisonnement pour l’établir?
– est-ce une histoire (par exemple une parabole)? Que vise-t-elle?
– quels sont les détails de cette histoire?
– quelles relations simples peut-on établir entre ce texte et la personne de Jésus Christ, son action, son enseignement?
– quelles relations avec l’Évangile en tant que Salut que Dieu promet, prépare et accomplit?
– quelles relations avec l’Évangile comme «art de vivre», «imitation de Jésus Christ»?
Remarque les détails, les précisions.
Au fil du temps, tu apprendras une ascèse. Dans ta lecture personnelle et méditative de la Bible, sans cesse ton imagination s’empare du texte et il est bien qu’il en soit ainsi. Mais là, dans ce service tu vas devoir apprendre à d’abord respecter le texte, à l’approcher d’une façon «ascétique», «dépouillée», sans rien y ajouter; l’entendre lui, en domptant ces idées qui surgissent autour de lui. Elles auront leur place, mais pas maintenant. Il s’agit d’entendre ce texte dans sa particularité: comment ce texte là parle-t-il de l’Évangile? Chacune des «voix» de l’Écriture a son accent, son intention, chacune est liée à l’Évangile d’une façon particulière. Il faut que tu arrives à voir ce que ce texte là apporte de particulier. Paul Beauchamp, excellent exégète catholique, disait: «L’Esprit se révèle à celui qui n’esquive pas la lettre». L’Esprit aime que nous portions notre attention aux Écritures. Bien sûr, la prédication développe du sens à partir d’un texte biblique. On peut même dire que la prédication ajoute du sens légitime à un texte biblique en ce qu’elle est une interprétation pour aujourd’hui. Mais pour que cet ajout de sens soit légitime, il faut commencer par être respectueux du texte en lui-même. Ne te décourage pas! Tu vas apprendre petit à petit.
Qu’as-tu entendu dans ce texte?
Que vas-tu en faire?
À ce point, selon l’expression de Bonhoeffer, tu dois commencer à discerner avec une certaine assurance le centre du texte: son cœur, son intention. C’est le discernement de cette «intention» du texte qui devra irriguer en profondeur ta prédication.
Et les commentaires alors?
Ah, oui, les commentaires! C’est le moment de les utiliser, pas avant. Ce n’est pas au commentaire de te dire ce qu’est le sens d’un texte. C’est à toi d’abord d’écouter le texte, de l’étudier minutieusement à la mesure de tes capacités. C’est ta responsabilité. Quand tu as fait ta part, alors ouvre les commentaires et vérifie, et enrichis ton travail. Permets-moi un conseil. Un commentaire biblique, c’est un tout cohérent. Il est appauvrissant, au risque trompeur de ne lire que le commentaire des quelques versets que l’on étudie. Que le commentaire ne devienne pas une paresse, une fuite devant ta responsabilité. Par contre, donne-toi la discipline de lire un commentaire biblique comme tu lirais un autre livre. Essaye, persévère tu y prendras goût! C’est un exercice très enrichissant pour la foi et la connaissance. Hélas, tous les commentaires ne sont pas excellents! Quelques-uns nous font perdre temps et argent. N’hésite pas à demander conseil autour de toi.
• Troisième étape: bâtir un pont.
La prédication porte toujours une interpellation de l’auditeur. Cette interpellation, c’est le pas supplémentaire vers l’auditeur par lequel elle s’appuie sur l’étude biblique pour la dépasser. Là, dans cette interpellation, tu vas t’exposer. Ne crains pas ta responsabilité, c’est ce qui justifie ta vocation. Ayant «vu le centre» du texte, son intention particulière, tu dois maintenant réfléchir à comment ce centre nous rejoint. À quelle dimension particulière de notre vie, sociale, spirituelle, il s’attache. Bonhoeffer dit encore que «le but de chaque prédication est que le texte parle concrètement»(8). L’interpellation n’est pas une agression de l’auditeur, ni une mise en accusation. Le prédicateur est un témoin, pas un procureur. Par «interpellation», j’entends cette rencontre entre l’Évangile et la vie particulière de l’auditeur. Attention, il ne s’agit pas d’éclairer la Bible par le journal, mais plutôt le journal par la Bible. Comment recevons-nous l’information du monde quand on la place sous l’éclairage des commandements ou du sermon sur la Montagne?
Comment ce texte-là, dans sa spécificité, rejoint-il ma vie? Quelle interrogation, quel encouragement, quelle promesse, quelle espérance, quel jugement nos apporte-t-il? Depuis les temps bibliques, l’humain n’a pas changé dans ses besoins fondamentaux, en particulier dans son besoin de Dieu. Mais toute la culture a changé. Nos conditions de vie, nos représentations sociales et philosophiques, ont été totalement bouleversées, des questions éthiques sont apparues liées à des possibilités nouvelles; nos attentes relationnelles, nos représentations familiales et conjugales ont été modifiées; notre rapport à l’autorité publique a changé, etc. C’est la tâche du prédicateur d’offrir à l’homme d’aujourd’hui de se voir dans la lumière de l’Évangile. Ce n’est pas aux auditeurs de faire l’effort de se projeter dans la culture gréco-romaine du premier siècle ou de s’adapter aux modes de pensée du Moyen-Orient Ancien. C’est à toi de «montrer» l’Évangile aujourd’hui. John Stott dit que le prédicateur construit des ponts entre le monde ancien des temps bibliques et le monde d’aujourd’hui, ou comme il le dit encore, que le prédicateur doit montrer à ce monde que Jésus est son contemporain.
Prenons un exemple un peu polémique. La question de la circoncision revient à plusieurs reprises dans les écrits de Paul. Dans le contexte originel du développement nouveau du christianisme dans le monde païen, cette question était vive au regard de l’enracinement originel dans le judaïsme pour lequel la circoncision était le signe majeur de l’alliance. Comme pasteur, je n’ai pas le souvenir que cette question ait été soulevée une seule fois. La question de la circoncision n’empêche pas les chrétiens de dormir! Est-ce à dire que cette partie des écrits de Paul n’a plus de sens aujourd’hui et demeurerait uniquement comme vestige d’une polémique disparue? Certainement pas! Ces textes demeurent fondamentaux pour comprendre l’histoire du Salut et pour comprendre l’articulation du rite institué et de la foi. Ils nous rappellent que tout geste est au risque de devenir plus important que la promesse et la parole dont il est témoin. C’est la continuité du sens théologique des textes qui permet de franchir les ruptures culturelles des siècles. Tant que je parle de la circoncision, le calme règne. Si j’évoque la possibilité que ce qui est dit puisse avoir une incidence sur notre rapport au baptême aujourd’hui, que l’attachement au geste peut prendre le pas sur l’attachement au sens, alors de fortes réactions sont probables. C’est que l’un garde le texte dans une problématique qui n’est qu’historique, tandis que sa transposition dans notre temps met nos convictions au risque d’un ébranlement. Rassure-toi, ce pont que tu dois bâtir n’est pas toujours polémique!
Prenons un autre exemple, la mise en garde que Jésus adresse à la foule et aux disciples vis-à-vis des pharisiens: «Faites donc et observez tout ce qu’ils peuvent vous dire, mais ne vous réglez pas sur leurs actes, car ils disent et ne font pas». Pharisiens et scribes ne font plus partie de notre univers. Par contre l’inconséquence soulignée entre la parole et les actes, appartient hélas encore à notre expérience et dans bien des domaines de nos responsabilités éducatives cette parole nous rejoint!
Prêcher fidèlement l’Évangile à nos contemporains, c’est l’annoncer en référence à la culture de notre temps et non prêcher comme si nous nous adressions à des hommes des siècles antérieurs ou, pire encore, à des êtres indéterminés. Être ainsi à la fois fidèle à l’homme et fidèle à l’Evangile en présentant celui-ci sous l’éclairage spécifique d’un texte biblique particulier, et non en des généralités, suppose de rechercher les éléments théologiques, la structure théologique, que ce texte active et qui fondent la permanence du sens. Cette perception théologique claire d’un texte dans sa particularité est la condition indispensable nous permettant de tenter la transposition culturelle pertinente de l’Évangile, des temps bibliques à notre temps.
Pour te donner ce courage que demande ce “pas de transposition”, souviens toi que les Confessions de Foi (le Credo, par exemple) ne sont pas des accidents de l’histoire, quoiqu’elles appartiennent bien à l’histoire. Nous les recevons comme ce «dépôt»(9) qui manifeste l’interprétation sûre que l’Esprit donne des Écritures et qui justifie que nous parlions «au nom du Seigneur». Si tu as vu en quoi ce texte particulier est porté, structuré, fondé par le mouvement de la révélation de Dieu s’épanouissant dans l’Évangile de la grâce, tu peux oser la transposition culturelle sans craindre de trahir la Bonne Nouvelle.
Maintenant tu as clairement en tête le «but» de ta prédication: ce que tu désires que l’auditoire entende et retienne parce que ta conviction, c’est que c’est là que le texte biblique a rendez-vous avec cette assemblée aujourd’hui, et que ce texte-là va manifester une dimension particulière de l’Évangile du Christ. Plus tu seras clair dans ta tête, plus tu le seras dans tes notes, et plus tu le seras dans l’acte de la prédication. Je vais te confier un secret: trop de prédications demeurent confuses parce que le prédicateur ne sait pas clairement ce qu’il veut transmettre à l’Église.
• Quatrième étape: une recherche de limpidité.
C’est cette dernière étape qui souffrira le plus d’une prédication préparée à la dernière minute. Or, elle est fondamentale. Si ce n’est déjà fait commence par rédiger un premier jet de ce que tu veux partager. Organise tes idées selon ce qui te semble logique pour intéresser l’auditeur et manifester le fondement biblique de ton propos. Pense déjà ce premier jet comme un chemin de découverte par lequel tu conduis tes auditeurs, leur permettant de découvrir ce que tu as découvert, de s’étonner de ce qui t’a étonné, d’entendre ce que tu as entendu. Ce premier jet rédigé, abandonne-le pour plusieurs heures, pas moins d’une demi-journée. Prends de la distance. Oublie-le! Profites-en pour faire ce que tu as promis à ton conjoint de faire et qui attend depuis des semaines! Puis, idéalement le lendemain, reprends tes notes et retravaille dans la perspective de t’exprimer plus clairement, plus directement. Paul Ricœur dit: «Il est toujours possible de dire la même chose autrement»(10). Que cet «autrement» soit pour toi déterminé par ton auditeur. Comprends-tu bien déjà toi-même ce que tu dis? Si tes propres phrases te semblent un peu obscures, un peu lourdes, qu’en sera t-il alors de tes auditeurs? L’ordinateur offre des facilités nouvelles. Tu peux en quelques «couper–coller» reconstruire tout ton sermon autrement. Ne t’en prive pas! Essaye maintenant de dire la même chose mais de façon beaucoup plus accessible, beaucoup plus claire. Tu vas te rendre compte qu’en essayant de rendre ton texte plus limpide, c’est ta propre pensée qui se clarifie. En cherchant à écrire plus simplement, voici que tu te mets à penser plus clairement. Cette recherche d’une parole compréhensible, à l’accès simple, a pour moi, beaucoup plus d’importance que le type de style éventuel que prendra ton sermon.
Écris ton texte en essayant de le dire. N’oublie pas ton sermon ne sera pas lu, sauf de toi, mais entendu. Cette oralité t’ouvre des possibilités que l’écrit supporte mal. Tu dois jouer intelligemment de la répétition. Écris au rythme de ton souffle, de ta parole, de tes intonations: dire et répéter en reformulant. Pense beaucoup à ceux qui devront t’écouter, laisse-les respirer, laisse-les penser, donne-leur le temps de se saisir de ce que tu leur offres. Ne saute pas d’une idée à l’autre. Ne multiplie pas les arguments à l’excès. Si tu en dis trop, à un certain moment, ce que tu seras en train d’exposer gommera ce que tu auras déjà dit.
Ne sois pas victime de cette idée fausse que l’attention à la forme serait une faute. La forme est une condition essentielle de l’accès au fond. C’est par la forme que l’auditeur accède à ta pensée. Certains auteurs bibliques ont été très attentifs à la forme de leur écrit. L’attention dont ils ont fait preuve nous permet aujourd’hui de mieux pénétrer la richesse de ce qu’ils ont exprimé. Il ne s’agit certainement pas d’exercer nos talents sur la Parole, ce qui serait le cas si le but était de passer pour un «orateur brillant». Il s’agit de mettre nos compétences au service de la Parole de telle manière que notre nature pécheresse et limitée pose le moins possible de pierres d’achoppement sur le chemin des «petits». Ce travail exigeant d’écriture homilétique, aie conscience qu’il est bon pour l’humilité puisqu’il traque nos traces vaniteuses!
• Maintenant, tu es prêt!
Faut-il venir en chaire avec ton texte à lire, avec seulement quelques notes, avec… rien? L’habitude que tu vas prendre deviendra une seconde nature. Il te faut un peu de courage… et du réalisme.
Si tu es tétanisé par la chaire, mieux vaut prendre ton texte.
Si tu as une grande facilité d’élocution, prends aussi ton texte… cela t’évitera de faire subir à l’Église un trop long bavardage!
Il est probablement sage, après tout le travail que tu as fait, de prendre avec toi une ou deux feuilles avec un plan de ce que tu souhaites partager. Personnellement j’ai souvent un texte intégral, mais je ne l’utilise quasiment pas. Comme tu as beaucoup travaillé et que tu as aussi prié, tu sais très bien ce que tu veux partager. Même sans ton texte tu n’oublieras rien d’essentiel. Ce que tu oublieras n’avait pas beaucoup d’importance(11).
N’oublie pas la règle de 3. Pour chaque minute que tu crois parler, en vérité, tu parles au moins 3 minutes. Non, tu ne fais pas exception! Donc quand tu penses avoir parlé 10 minutes tu as déjà parlé 30 minutes! Sois modeste, n’impose aux autres ni ton plaisir, ni tes performances. Eux, il faudra encore qu’ils méditent tout ce que tu viens de leur offrir. À ton amen final, un «déjà!» étonné, vaut mieux que cent «enfin!» soulagés.
Maintenant, prêche avec la force que tu as.